Sortir des égouts: de l’hégémonie culturelle de droite aux fascistes du troisième millénaire.

Textesur CasaPound paru en 2010 en anglais puis en français au format brochure

fuori i fascisti dalla mia citta_resultat

En 1973, le groupe Nuova Destra (Nouvelle Droite) commença à publier un fanzine intitulé La Voce delia Fogna (La Voix des égouts) pour répondre ironiquement au slogan qui intimait aux néofascistes de retourner dans le seul lieu qui leur convient. Trent cinq ans plus tard, l’univers fragmenté, irréductible et parfois contradictoire de la droite radicale italienne est sorti des égouts et a fait son entrée la tête haute dans la sphère publique.

Armés de nouvelles tactiques et d’un nouveau lexique, de graphic designers, forts de vielles idéologies et de vieux gourdins, les nouveaux fascistes ont conquis un espace précaire entre la rue et la collaboration active avec les institutions.

Ils se définissent comme droite non-conforme et «fascistes du troisième millénaire». Leur audience croissante et leur capacité à se faire les interprètes des humeurs du temps ne permettent pas de penser qu’il ne s’agit là que d’une simple résurgence du passé.

Il est par conséquent nécessaire de porter un regard attentif à leur stratégie, à leur bagage idéologique et au rôle qu’ils jouent dans le panorama de l’Italie contemporaine.

1. Casa Pound

Casa Pound hurle :
L’homme doit être libéré.
Le marché tue l’esprit.
La spéculation et la logique du profit renversent chaque obstacle
qui se dresse devant eux. Facilement… Travailleurs, peuples, communautés.
Amour, joie, sacrifice et diversité. Fauchés.
Nous ne tolérerons pas de voir mourir notre peuple au milieu d’une rue..

(Sur le site internet de Casa Pound :« Qui sommes nous ?»)

L’une des expressions les plus importantes de cette galaxie soi-disant non-conforme est sans doute représentée par Casa Pound (Maison Pound – CP). Le choix de se concentrer sur cet épiphénomène est dicté par le fait que CP représente un changement remarquable dans le paysage du néo-fascisme italien.En outre, ce choix permet d’analyser le développement de l’extrême droite et la naissance de la «droite plurielle» en Italie en même temps que l’environnement politique et social qui lui a permis de s’affirmer.

Casa Pound naît en 2003 à Rome, de l’occupation d’un bâtiment public dans le quartier central et multiethnique de l’Esquilino à l’initiative d’un groupe d’individus issus du milieu de la droite radicale de la capitale. Cette occupation a pour but le logement des militant-e-s, mais elle est en même temps la base opérationnelle pour les activités du mouvement, et devient leur lieu symbolique et leur quartier général. D’autres occupations suivent (appelées ONC — «occupations non conformes») dédiées à la création d’espaces de sociabilité ouverts au public qui reproduisent dans leurs grandes lignes le fonctionnement et le style des centres sociaux de leurs adversaires de gauche. Ces espaces sont pensés comment des lieux pour diffuser culture, sport et sociabilité. Les ONC ont pour objectif de créer de la communauté, des liens sociaux, de l’enracinement sur le territoire. Les occupant-e-s de Casa Pound revendiquent avec force l’instrument de l’occupation et annoncent sur leur site internet : « Le stéréotype réactionnaire qui voit l’occupation de logements vides comme une pratique exclusivement de gauche a été poignardé à mort ».

À partir de cette implantation initiale dans la capitale, Casa Pound se développe en tant qu’association nationale et essaime dans de nombreuses villes de la péninsule, ouvrant des lieux (occupés ou non) et acquérant une visibilité politique. Très présente dans le Nord, surtout dans des régions traditionnellement de droite comme Vérone, elle est également présente dans le Sud (par ex. à Catane et à Naples).

L’occupation romaine originelle – qui par sa durée et son enracinement reste la plus importante – est conçue comme un lieu de rassemblement culturel et social pour la jeunesse, plutôt que politique et idéologique. La scène musicale qui s’est développée autour du groupe ZetaZeroAlpha (ZZA) – dirigé par le leader charismatique de CP, Gianluca Lannone, depuis longtemps figure de proue de l’extrême droite romaine et proche de personnages mêlés à la «subversion noire» [1] a une importance fondamentale et a préparé le terrain à la constitution de CP. Cette « scène musicale » de la droite radicale sert d’aimant pour l’enracinement et l’élargissement de la base sociale de CP. Elle représente un lien fondamental entre l’expérience d’une certaine jeunesse liée à un sentiment identitaire, fondamentalement rebelle et anticonformiste, et celle d’un militantisme politique plus explicitement marqué par un point de vue idéologique.

La dimension métapolitique liée à l’expression musicale, à la culture et au développement d’un imaginaire partagé est donc d’une importance centrale pour CP afin de fasciner et d’attirer la sympathie d’une partie toujours plus importante de la jeunesse. Les « occupations non conformes » accueillent et organisent des concerts, des repas collectifs, des présentations de livres, des événements culturels, des excursions en montagne ou des soirées d’information sur les minorités ethniques (surtout le peuple Palestinien ou Karen).

Dans le livre « Centres sociaux de droite », Di Tullio écrit que les ONC sont un nouvel espace de synthèse entre instances métapolitiques et existentielles et une approche différente de se rapporter à la politique, hors des partis. Moins inspirée, de façon velléitaire, par de grands idéaux et plus proche de la vie concrète et de la réalité.

La dimension métapolitique est centrale, mais elle est fortement assise sur les fondements politiques et idéologiques de cette formation. Ce substrat, malgré les stratégies de communication et l’emploi d’un langage innovant – laisse transparaître clairement des instances et des thématiques propres à la droite sociale qui prennent racines dans la référence au Mussolini des touts débuts et surtout, dans l’expérience de la République Sociale Italienne de Salô (1943-1945).

Les luttes et les revendications de CP – de même que les événements culturels – se concentrent sur quelques points forts comme le droit de propriété de l’habitat, la lutte contre la vie chère, la défense de la famille traditionnelle comprise comme unité de base de la nation, la divulgation de thèses révisionnistes [2], et l’attention portée sur des personnages historiques liés à la tradition politique et culturelle de la droite sociale (Julius Evola, Alessandro Pavolini, John R. R.Tolkien). La récupération de certaines figures liées à la culture de gauche (Che Guevara, mais aussi le chanteur Rino Gaetano) s’inscrit dans la même optique. Le tout est soutenu par un background idéologique à tonalité antisystémique et anticapitaliste, qui rejette les logiques libérales et se pose en «défense des travailleurs/euses et des classes populaires» d’un point de vue nationaliste.

C’est sur la thématique de l’habitat et du « crédit social » que se sont concentrées la plupart des revendications de CP. Par des actions directes coordonnées au niveau national, CP revendique une politique du logement qui garantit à tous les travailleurs - italiens de souche bien sûr – le droit de posséder en propre un logement. Cette revendication est renforcée par des propositions de lois qui ont été en partie intégrées dans le programme de la coalition du gouvernement italien. Ces propositions de lois se concentrent sur l’accès à un « crédit social » qui permettrait d’acquérir une propriété à prix coûtant par l’intermédiaire d’un organisme public.

Des actions symboliques et médiatiques accompagnent cette campagne, allant de la pendaison de mannequins censés représenter les familles italiennes étranglées par les crédits, à l’envahissement du plateau de l’émission de télé Grande Fratello (Loft Story local) qui est selon CP «une insulte aux italiens victimes de la crise du logement ».

Le choix de recourir aux occupations doit donc se lire en rapport avec la lutte pour le « crédit social », comme prise de position active face aux difficultés des classes populaires pour avoir accès à des habitations bon marché.

Le choix est clairement fait de se concentrer sur des thèmes qui concernent les couches les plus pauvres de la population et de se donner ainsi une forte connotation sociale.

Ces choix représentent une ligne de continuité avec les idées la droite sociale historique.

Cependant si on voit dans ces choix un effort de légitimation politique, on peut alors les considérer comme une rupture fondamentale avec les dynamiques mises en acte par l’extrême droite depuis l’après-guerre. Il est donc nécessaire de faire un pas en arrière pour mettre en perspective historique ce que nous avons décrit jusqu’ici

2. L’après-fascisme 1946-1995 : garantir l’ordre ou attendre que le vent de la révolution se lève ?

La période considérée – de 1946 à 1995 – a été choisie parce qu’elle permet une vision panoramique du néo-fascisme. Elle se confond avec le début et la fin du principal parti d’extrême droite :

Le Mouvement Social Italien (MSI). Dans l’immédiate après-guerre – alors que les plaies laissées par la barbarie fasciste et l’invasion nazie sont encore sanglantes – ce nouveau sujet politique (entièrement nourri des idéaux du fascisme à peine vaincu) ressurgit face aux forces antifascistes. La caractéristique la plus remarquable du MSI est sa référence explicite à la « version sociale » du fascisme, incarnée par le programme de la République Sociale Italienne (RSI) de Salo (1943 – 1945).

Une des principales références idéologiques de cet univers néofasciste complexe est la Charte de Vérone de la RSI; en 18 points, elle dessine les contours d’un état fasciste fondé sur le travail, le corporatisme et la propriété du logement. Cette Charte envisage une redistribution des terres et théorise une vision réglementée de la propriété dans un sens «anticapitaliste ».

Dès 1946, l’objectif principal du MSI fut donc de se présenter comme un point de référence et un abri pour les vaincus qui voulaient encore se faire les porteurs des idéaux du fascisme. Le MSI devint ainsi un pilier de la droite italienne. En son sein se développèrent rapidement un tas de groupes et de courants néofascistes, parfois assez éloignés voire en contradiction, avec la ligne de conduite du parti. Les différentes permanences locales du parti accueillirent, de fait très largement, les militant-e-s des groupes les plus variés. Dans le panorama italien de l’après-guerre, les fascistes se trouvaient relégués à une position marginale et isolée – moins toutefois sur le plan social que politique. Cette situation en a poussé beaucoup vers des formes radicales d’activisme politique et parfois même à envisager des hypothèses putschistes.

On doit se souvenir que la situation politique, interne et internationale, de l’Italie au cours de ces années, est extrêmement complexe : membre du pacte atlantique (OTAN), celle-ci joue un rôle stratégique fondamental sur l’échiquier européen. D’autre part, elle héberge le parti communiste le mieux organisé et le plus populaire à l’intérieur du bloc occidental. Dans ce contexte international, caractérisé entre autres par un nouvel épisode dictatorial – référence pour les néofascistes italiens – dans la Grèce voisine (1967 – 1974), chacun, les États-Unis en tête, regarde vers l’Italie avec inquiétude. C’est dans cette situation de fortes tensions sociales que le néo-fascisme va tenir un rôle central et ambigu.

Les différents groupes existants (y compris les groupes armés ou terroristes) sont férocement anticommunistes. Ils deviennent les exécuteurs sanguinaires d’une stratégie de la tension vouée à créer le chaos pour garantir l’ordre, avec l’intention de renforcer une politique anticommuniste et autoritaire par des actes de déstabilisation, organisés de manière à en faire endosser la responsabilité par leurs adversaires politiques.

Ce rôle de seconds couteaux au service de l’État ou de polices secrètes – CIA en tête – même s’il est largement pratiqué, n’est pas nécessairement très apprécié dans certains cercles néofascistes.

Ceux-ci préfèrent se réclamer d’une idéologie fortement anticommuniste mais également anti – américaine, voire anti-impérialiste. Ils s’opposent à un modèle de société individualiste composée de sujets aliénés, tel que l’a théorisé Evola, leur « baron noir ».

À partir de là se développe une tendance qui pratique aussi l’action contre le système et ne se contente plus de défendre l’ordre constitué. De ce courant émergent quelques groupes parmi lesquels l’un des plus important sera Terza Posizione (Troisième Voie). Son nom fait clairement référence au rejet du communisme comme du capitalisme. Derrière la devise « ni front rouge, ni réaction » se constitue un groupe national-fasciste et anti-bourgeois. Il faut prendre en compte que – surtout des années ’60 aux années ’80 – le militantisme néofasciste était caractérisé par le choix d’un positionnement politique et social minoritaire fièrement assumé, circonscrit aux permanences locales du MSI ou du Fronte de la Gioventù (Front de la Jeunesse – FdG, l’organisation de jeunesse du MSI).

Les pratiques de TP étaient influencées par l’ambiance culturelle et politique de l’époque et montraient depuis 1968 une fascination certaine, bien que paradoxale, pour les mouvements d’extrême-gauche. Elle se manifeste par exemple à Rome, à la faculté de droit, par la présence de groupes nazi-maoïstes ou guévaristes. La célèbre expulsion du syndicaliste Lama 3 de l’Université La Sapienza a été admirée par les néofascistes qui, tout en continuant les agressions de camarades « rouges » pour la maîtrise du territoire, exprimèrent à plusieurs reprises le souhait d’un « dépassement des barrières », d’une convergence des deux parties contre l’ennemi véritable : l’État.

L’une des originalités d’un groupe comme TP fut sa volonté de « sortir du ghetto » pour rentrer de force dans les luttes sociales. Sur ce point, on peut donner en exemple la bataille menée par TP à Rome pour légitimer la lutte pour les occupations de logement dans le quartier populaire et communiste de La Palmarola.

Ces tendances centrifuges du MSI, orientées vers un fascisme social, se sont opposées pendant des années avec les courants beaucoup plus pragmatiques qui voient la politique comme le lieu de la revanche et le moyen de faire tomber le mur de 1′ « imprésentabilité » du néofascisme. Ce sont ces derniers qui conduiront en 1995 au « tournant de Fiuggi » et à l’apparition dans le paysage italien des « postfascistes » d’Alleanza Nazionale (Alliance Nationale – An) qui se prétendent inoffensifs et démocratiques. Les principes et l’état d’esprit du fascisme social originaire ne sont pas effacés, au contraire, à partir de ce moment, ils trouvent d’autres modalités d’expression. Cet état d’esprit a trouvé un terrain fertile où s’enraciner et se diffuser, dans le climat politique et culturel de ces dix dernières années.

3. Des droites à la droite plurielle

Les nouvelles modalités d’expression des sentiments fascistes les plus radicaux trouvèrent un terrain fertile dans l’affirmation d’une hégémonie culturelle de droite. Durant les vingt dernières années, on a assisté en Italie non seulement aux succès électoraux des droites mais également à l’affirmation d’une véritable et singulière hégémonie culturelle de droite.
Cette situation a commencé par la profonde crise politique et institutionnelle qui a éclaté avec les enquêtes judiciaires sur les malversations et la corruption (Tangentopoli, 1992) – et la recomposition qui s’en est suivie avec le projet d’une Seconde République.
Cette hégémonie a pris corps grâce à la capacité de la droite de relier entre eux des phénomènes hétérogènes de nature politique, sociale et économique, tout en imposant dans la sphère publique un discours raciste, identitaire et réactionnaire.
Cette affirmation s’est construite d’une part à travers la figure expiatoire du «sans papier», du clandestin et, de l’autre, par la capacité de traduire en représentations politiques les revendications des nouveaux sujets émergents, consécutifs de la profonde restructuration de la production de ces vingt dernières années.
De cette manière, il fut possible de donner une représentation aux peurs et aux craintes qui dans les milieux populaires urbains sont nées de la fracture sociale et en même temps d’élargir les bases de ce consensus aux nouvelles figures sociales de la classe moyenne et des petits entrepreneurs.

Les droites se sont donc définies avec un profil « pluriel » en trouvant la synthèse nécessaire pour faire cohabiter des cultures politiques très différentes. Selon un des principaux experts des droites en Italie, Caldiron, cette synthèse est arrivée à deux différents niveaux : un politique et l’autre culturel. Le niveau politique est représenté par la figure de Berlusconi (le président du conseil) qu’est capable de jouer le rôle de médiateur et faire coller les différentes âmes de la droite. Le modèle populiste de Berlusconi a montré sa capacité de porter en politique la caractéristique de créer rêves et styles de vie qu’est typique du médium télévisé.

Au niveau culturel, les droites ont agit comme des « entrepreneurs de la peur » en déclinant tous les débats sur la vie sociale en termes d’urgence et de sécurité avec comme arguments la défense du territoire, de l’identité et de la communauté, tout en utilisant en permanence des discours alarmistes sur «l’invasion des immigrés».
Des expériences comme CP trouvent un espace et légitimité autour de cette nouvelle composition des droites en tant qu’espace politico-culturel qui peut être défini comme « droite plurielle [5] ». Ici, C.P change aussi la stratégie traditionnelle du néofascisme juvénile : il y a un nouveau projet basé sur l’entrisme, c’est-à-dire sa capacité d’exercer un pouvoir de persuasion dans les choix du gouvernement et de gagner ainsi de l’espace de manœuvre.
En pratique – surtout à l’échelon local – les relations entre la « droite non conforme » et les partis de gouvernement et leurs administrations sont de plus en plus fréquentes et étroites.
Les représentants des groupes d’extrême droite sont élus sur les listes du Popolo délia Libéria (Peuple des Libertés – Pdl), le parti qui incarne l’espoir de la « droite plurielle ».
Les protagonistes de la politique gouvernementale sont invités à venir débattre dans les lieux occupés par CP. Les deux se complètent : par ses relations avec la droite plurielle (PdL mais aussi la Lega Nord, le parti nationaliste du nord), la «droite non conforme » gagne une légitimité et un espace de manœuvre tandis que les partis de gouvernement se servent d’eux pour hausser le ton du débat politique et comme soutien (électoral ou non).

Le meilleur exemple dans l’histoire récente de cette utilité réciproque est celui de Rosarno en Calabre. En janvier 2010, les travailleurs migrants qui viennent pour la récolte des oranges, lassés des vexations, se sont révoltés. Des scènes de pogrom s’en sont suivies lorsque les habitants se sont acharnés sur eux. La réaction unanime à ces événements fut une condamnation de la violence. Les partis de gouvernement en particulier réduisirent les contradictions sociales apparues là à une simple question de sécurité publique, tout en faisant porter la responsabilité des événements à la nouvelle classe dangereuse immédiatement criminalisée: les clandestins.

Dans les jours qui suivirent la révolte, une délégation de CP vint manifester sa solidarité aux habitants, accusés par les médias (par les médias étrangers surtout) de racisme.

Pour l’occasion CP diffusa un document dans lequel ils se déclaraient d’une part, solidaires des «autochtones» sur la base de leur présumée italianité, et appelait d’autre part, à une intervention de l’Etat pour punir les exploiteurs de la main d’oeuvre immigrée. On peut dire — vu l’ambiance pendant ces journées — qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres représentants de la droite plurielle qui auraient pu faire entendre sur place un discours identitaire tout en affirmant dans le même temps « leur proximité » avec les revendications des immigrés et en demandant des sanctions contre leurs exploiteurs. Tout ça pendant que le gouvernement organise la répression et que Berlusconi dans des discours et des déclarations lourdement racistes assimilait la clandestinité à la criminalité.

Un des points les plus controversés à propos d’un mouvement comme CP est sa sensibilité confusément anticapitaliste et anti libérale. Ils croient à la propriété privée mais seulement si elle est subordonnée à l’autorité de l’Etat. De même, leur conception du travail rejette « l’exploitation de l’homme » par les profiteurs et les spéculateurs, espérant au nom du bien commun et de la nation, une collaboration entre ouvriers et patrons.

On a donc souligné la capacité de proposition politique de CP et sa base idéologique, on évaluera maintenant dans quels termes son action puisse influencer certains choix gouvernementaux. On regardera surtout comment CP construit une mentalité et une attitude culturelle « rebelle » qui pourrait s’intégrer dans le common sens inédit – et qui va en s’élargissant – de la droite plurielle.

4. Militance extrapolitique : être fasciste dans le troisième millénaire.

Action, donc. Action éclatante, si nécessaire.
Transpercer les médias, pour les obliger à détourner temporairement le regard des ragots,
du bavardage soporifique et inutile de la classe politique.

(Sur le site internet de Casa Pound : « Action Politique»)

Un des défis les plus importants de Casa Pound a été de s’imposer comme nouveauté d’un coté et, de l’autre, comme élément de recomposition dans le monde hétéroclite de la droite radicale italienne. Dans l’actuel contexte politique et culturel italien, où idées racistes et propos identitaires trouvent une large résonnance, Casa Pound a eu la capacité de s’organiser à plusieurs niveaux : celui de la culture de rue et celui de la légitimation médiatique et politique en tant qu’interlocuteur et acteur au sein de la sphère publique. En se définissant « Fascistes du III millénaire », CP marque l’intention d’être porteur d’une continuité idéologique tout en s’adaptant à la contemporanéité.

Un des paris de CP a été de devenir un sujet politique crédible et désirable pour tout un univers de jeunes militant-e-s de droite qui appartenaient à différents groupes ou qui étaient déçus par le Parti Alliance Nationale (AN), considéré trop modéré.

Mais leur pari fut également de séduire les membres de bandes de rue ou « des stades » avec une filiation «nazi-skin» ou hooligans d’extrême droite. CP accroît le nombre de ses adeptes, à la fois grâce à une image radicale et à un parcours de légitimation politique réalisée par le biais des nombreuses initiatives sociales, culturelles et bénévoles [6], auxquelles s’ajoute la disponibilité à dialoguer avec les différents acteurs institutionnels. Après un remarquable effort d’organisation, ce parcours a permis de gagner une crédibilité et de s’encrer dans l’enseignement supérieur en particulier à Rome et à Vérone. Cette opération a été permise par la branche étudiante de CP: le Blocco Studentesco (Bloc Etudiant – BS), qui est un précieux réservoir de militant-e-s et sympathisant-e-s. En s’enracinant dans l’enseignement supérieur, les groupes militants néofascistes ont ainsi réussi là où ils avaient échoué lors des mouvements étudiants de ’68 et ’77.

La conquête de légitimité via une stratégie à « deux vitesses » est d’ailleurs claire si on analyse les célèbres affrontements de la Piazza Navona, à Rome. En octobre 2008, un groupuscule d’individus appartenant au Blocco Studentesco, aux cris « Né rossi, né neri, ma liberi pensieri » (« ni noirs, ni rouges, libres d’esprit »), tente de rester au milieu de la manif étudiante générale, sans se priver d’agresser les manifestant-e-s qui s’y opposaient. Suite à quoi des affrontements entre le Bloc, armé de bâtons et de drapeaux italiens et ses opposant-e-s éclatèrent : des manifestant-e-s tentèrent de les chasser de la place avec détermination. À travers les médias, le BS jouera – en partie avec succès – le rôle de la victime face aux agressions des « barbares antifascistes ». De cette façon, il s’agissait à la fois de reconnaître un esprit guerrier à ses propres militant-e-s, mais aussi aux opposant-e-s, ainsi qu’une dimension « de rue » à ses pratiques.

En même temps, l’opération recherchait la condamnation par les médias et les politiciens des agressions subies par CP comme la conséquence d’un « préjugé antifasciste » (comme ils aiment à le définir). Ils visaient aussi à obtenir la condamnation par l’opinion publique de l’antifascisme et surtout de ses pratiques. Les événements de Piazza Navona témoignent de l’attention de CP pour les médias et d’une capacité à les utiliser à leur propre avantage. Cet intérêt inclut les médias mainstream, mais aussi la création de ses propres formes de communication.

L’enjeu de la légitimation politique et de la création d’un consensus ne se joue pas seulement sur le terrain de la rue. Il y a un investissement comparable dans la création d’un univers culturel attractif. CP compte à son actif une radio et une télé en ligne (Radio bandiera Nera et Tortuga TV), deux revues, un site internet quotidiennement mis à jour et une multitude de sites internet affiliés. Ces outils révèlent aussi la volonté de CP de se présenter comme un mouvement réactif aux événements de l’actualité, comme en témoigne son intervention à Rosarno.

Leur esthétique est séduisante et très soignée avec le noir, le rouge et le blanc comme couleurs dominantes, une référence esthétique à connotation fasciste et futuriste remise au goût du jour. Le langage utilisé est vif et captivant, il se base surtout sur des slogans, mais est aussi capable d’ironie et d’auto-dérision.

Ce qui se construit est tout un univers moral et culturel partagé à partir d’une notion totalisante du militantisme. Il y a le but de créer une communauté dans laquelle les militant-e-s sont engagé-e-s dans tous les aspects de leur vie et non seulement dans les actions politiques. Toutefois les piliers fondamentaux pour attirer les jeunes restent le culte de la lutte, de la bagarre et de la discipline du corps, qui, alliés à un discours de rébellion, fustigent le conformisme et l’inactivité. La création d’une communauté basée sur une identité commune, un modèle éthique et une culture nationale est un aspect central de l’action de CP. CP tente de créer des réponses « communautaires » (nationalistes) à des nécessités comme le logement, le besoin de partage et de sociabilité.

Pour enrayer la montée de CP et de sa prétention hégémonique, il est indispensable de construire une opposition sociale qui puisse agir à plusieurs niveaux et avec différentes modalités. Un investissement spécifique devrait porter sur le terrain de la culture et de l’imaginaire juvénile, tout en gardant l’attention maximale pour empêcher leur présence physique et politique dans les rues et les écoles.

Moyote Project, avril 2010

Lire les articles précédents :
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