L’étrange cas du Dr. Kappel et de Mr. Strache. Comment Moscou et le FPÖ blanchissent leur argent dans des arnaques

Agents doubles, ventes pyramidales, nano-technologies et produits bioniques, tout est bon pour faire du pognon.

Aquabionica

Et si on vous disait qu’une membre du FPÖ était à la fois à la tête d’une agence fédérale autrichienne de technologie sécuritaire, collaboratrice privilégiée de la Chambre de Commerce Autrichienne, et la grande amie de milliardaires et de personnalités d’extrême-droite russes ? Si on y ajoutait le fait que l’une des cadres responsables de cette agence était également directrice d’une institution de lobbying russe à Vienne. Vous y croiriez ?

Si on vous dit que cette intrigue se déroule sur fond de guerre de l’information menée par Moscou. Que derrière tout cela il y a une étrange escroquerie. Des ventes pyramidales de « Produits Bioniques » et de « Produits innovants nano-technologiques développés en collaboration avec la nature » à destination des pays de l’Est. C’est fou non ?

Andreas Molzer

En décembre 2013, le député européen du parti d’extrême droite autrichien Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) Andreas Mölzer, a suggéré – en parlant du potentiel rapprochement entre l’Ukraine et l’UE – « de prendre en compte les intérêts légitimes de la Russie [qui] est très sensible à tout ce qui se passe dans son voisinage immédiat [qui] comprend l’Ukraine, qui, depuis l’époque de Pierre le Grand, faisait partie de la sphère d’influence russe ». Une déclaration d’amour à Poutine parmi tant d’autres émanant d’un leader du « Parti de la Liberté » autrichien. Un bien drole d’allié malgré tout quand on sait qu’il s’est retiré l’année dernière après avoir déclaré que l’UE tendait à devenir « un conglomérat de nègres, le chaos absolu ». Un cadre du parti autrichien qui a pris sa retraite malgré le soutien du n°1 du FPÖ, Heinz-Christian Strache.

Ce soutien inconditionnel à la politique du Kremlin de la part de ces militants ultra-xénophobes ne doit rien au hasard. S’il y a bien quelque chose que Moscou a compris à propos de l’extrême-droite européenne c’est qu’elle n’est pas insensible à l’argent. C’est-à-dire qu’on peut la corrompre. Ainsi il est notoire aujourd’hui que Jörg Haider, l’ancien leader d’extrême-droite mort en 2008, n’a pas rechigné devant la bagatelle de 900 000 € que lui offraient de fougueux entrepreneurs russes pour faciliter leur naturalisation. Le FPÖ entretient une foule de liens très étroits avec la Russie, mais ceux que nous allons évoquer valent tout de même le détour.

Barbara Kappel

Notre cliente du jour dans la catégorie franco-autrichienne, c’est le Dr. Barbara Kappel qui navigue entre des magouilles farfelues et un job rémunérateur d’entremetteuse pour riches mécènes de l’extrême-droite. Cette militante du FPÖ de cinquante ans, est depuis l’année dernière député européenne et membre de la Commission de l’Industrie, de la Recherche et de l’Énergie (ITRE). Cependant, elle mène également depuis déjà quelques années une activité extra-parlementaire foisonnante dans des domaines tout autres. On l’a retrouvé à de nombreuses occasions aux cotés de membres de l’ultra-droite eurasiste, d’hommes d’affaires moscovites et de lobbyistes russes.

Ainsi si l’on remonte quelques années en arrière on peut retrouver Kappel en bien étrange compagnie. L’activité la plus intéressante de Barbara Kappel est en réalité celle qu’elle mène depuis 2006 en tant que directrice de l’agence fédérale autrichienne Austrian Technologies GmbH. Une institution spécialisée dans le transfert de technologie autrichienne et la recherche sur la sécurité. Mais quand on y regarde de plus près l’Austrian Technologies GmbH intervient dans des contextes particuliers et auprès d’acteurs politiquement très marqués.

Austrian Technologies GmbH

Sous la houlette de Barbara Kappel, Austrian Technologies GmbH intervient donc régulièrement sur la scène internationale et particulièrement en Europe de l’Est. Durant la dernière décennie plusieurs pays de la région ont connu des mouvements sociaux de grandes ampleurs et des bouleversements politiques comme en Géorgie (révolution des roses en 2003), l’Ukraine (révolution orange en 2004) ou au Kirghizistan (révolution tulipes en 2005). D’autres mouvements, comme ceux en Biélorussie, ont échoué et subissent depuis une répression féroce. Néanmoins ceux qui ont réussi affectent Moscou qui n’y voit pas un changement progressiste mais plutôt une atteinte envers ses intérêts, cela va aboutir par exemple à l’invasion de l’Ossétie en Aout 2008 par la Russie.

Les conférence de l’Austrian Technologies GmbH.

Et en octobre 2008 alors que les cendres du conflit en Ossétie du Sud sont encore chaudes, on retrouve Barbara Kappel et son agence à une conférence « Europe-Russia-Georgia: Peace Building ». Cet événement qui se déroule à l’Hôtel Impérial de Vienne est co-organisée avec le think-thank russe Center for Strategic Studies of Religion and Politics of the Modern World fondé par le journaliste d’extrême-droite très poutinien Maxim Shevchenko (présentateur à la télévision, ancien correspondant du Vestnik Christianskoi Demokratii et professeur d’histoire européenne dans un lycée orthodoxe de Moscou) et la Freiheitlichen Akademie (cours du soir du FPÖ). Et mis à part Maxim Shevchenko on trouve aux cotés de Barbara Kappel, l’archevêque orthodoxe Feofan, Levan Pirveli, « opposant georgien » d’extrême-droite en exil ainsi que le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache.

Konferenz "Europe-Russia-Georgia: Peace Building I" Olga Kostina, Archbishop Feofan, Maxim L. Shevchenko, Barbara Kappel, Levan Pirveli

Konferenz "Europe-Russia-Georgia: Peace Building I" Olga Kostina, Archbishop Feofan, Maxim L. Shevchenko, Barbara Kappel, Levan Pirveli

Konferenz "Europe-Russia-Georgia: Peace Building I" Olga Kostina, Archbishop Feofan, Maxim L. Shevchenko, Barbara Kappel, Levan Pirveli

Une deuxième édition de cette conférence a lieu en mai 2009 avec la présence des députés russes Victor Zvagelskiy (ci-dessous à gauche, homme d’affaire mafieux qui a fait carrière dans l’industrie agronomique et la vodka) et Grigory Ivliev (à côté du premier, pro-poutine et proche de l’Iran) et des membres du FPÖ, Heinz-Christian Strache (ci-dessous au centre) et Hilmar Kabas.

Konferenz mit Kaukasus-Schwerpunkt: "Europe – Russia – Georgia: Peace Building II"

Konferenz mit Kaukasus-Schwerpunkt: "Europe – Russia – Georgia: Peace Building II"

Si par hasard on se prend à feuilleter le Neue Freie Zeitung (organe du FPÖ, n°47) du 26 novembre 2009, on y trouve un long article « Woche der Diplomatie » traitant de l’effervescence diplomatique au cœur de laquelle se trouve le parti. Barbara Kappel y est mentionnée à plusieurs reprises ainsi que d’autres noms qui nous sont connus pour être très proches du fasciste russe Alexandre Douguine. Les rencontres sur la Georgie à Vienne n’auraient donc été que le début d’un cycle de relations austro-russes particulières qui trouve une continuité dans la conférence : « Conflit contre le dialogue : Y at-il des solutions aux crises du monde moderne ? ».

Barbara Kappel Neue Freie Zeitung (organe du FPÖ) "Woche der Diplomatie" Alexandre Douguine.

À cette conférence, outre les personnes immanquablement présentes depuis le début (Maxim Shevchenko, Barbara Kappel, Heinz-Christian Strache et Levan Pirveli), on note la présence du militant d’ultra-droite Geydar Dzhemal (ci-dessous tout à gauche) au nom du Comité Islamique de la Fédération de Russie. C’est un proche d’Alexandre Douguine avec qui il a fréquenté depuis les années 80 divers cercles nationalistes et occultistes. Les projets d’une « Eurasie » impériale et les travaux pour imposer une hégémonie culturelle réactionnaire menés conjointement par les deux hommes s’entrecroisent d’ailleurs si étroitement qu’il devient difficile de les dissocier l’un de l’autre.

„Konflikt versus Dialog- Gibt es Lösungsansätze für die Krisen der modernen Welt?” Barbara Kappel Dhzemal

„Konflikt versus Dialog- Gibt es Lösungsansätze für die Krisen der modernen Welt?” Barbara Kappel Dhzemal

Une dernière conférence retient, l’attention de qui observe ce phénomène, « Les révolutions de couleurs dans la CEI et leurs conséquences actuelles » qui s’est tenue le 4 Juin 2010. On y voit à nouveau à la tribune Geydar Djemal, Maksim Shevchenko et Levan Pirveli. Des individus sont aussi venus représenter les « pays touchés » (Georgie, Ukraine, Kirghizistan), mais la particularité de cette conférence est la présence de représentants officiels du régime de Poutine. Ainsi on y voit Sergeï Netchaïev (ci-contre avec Heinz-Christian Strache) l’ambassadeur russe en Autriche et Sergey Markov (ci-dessous deuxièmeHeinz-Christian Strache et Sergeï Netchaïev l’ambassadeur russe en Autriche en partant de la gauche), député russe du parti Iédinaïa Rossiïa (en français Russie Unie, le parti de Poutine). Pour se faire une idée du personnage il suffit de lire ce qu’il a déclaré au sujet des Pussy Riot en 2012 : « L’acte des Pussy Riot dans la Cathedrale du Christ-Sauveur ne relève pas de la stupidité de jeunes filles, mais d’une partie de la conspiration globale contre la Russie et l’Église Orthodoxe Russe » (The Guardian du 17 aout 2012).

Maksim Shevchenko, Sergey Markov, Heinz-Christian Strache, Bermet Akayeva, Vladyslav Lukyanov, Geydar Dzhemal, Levan Pirveli, Barbara Kappel

C’est la deuxième fois que le FPÖ utilise les services de Barbara Kappel et de l’Austrian Technologies GmbH pour se donner l’opportunité, à Vienne, d’envoyer des roses aux représentants de Poutine. Le précédent s’intitule « 55 ans du Traité d’État. Une considération du point de vue Austro-Russe. » et s’est déroulé fin Janvier 2010. Côté russe, c’est à nouveau Maxim Shevchenko qui joue les entremetteurs. Et l’invitée de marque est la député de la douma Irina Rodnina (membre évidemment de Iédinaïa Rossiïa, ci-dessous à coté de Barbara Kappel). Heinz-Christian Strache y déclarera : « Nous ne voulons pas devenir le membre d’un bloc militaire. Nous sommes très opposés au développement politique actuel de l’Union européenne. Je considère la Russie comme étant géographiquement une partie de l’Europe. » ou encore « Je me réjouis que nous puissions construire une amitié avec les représentants russes. ».

Konferenz FPÖ austrian technologies 55

On comprend donc bien que toutes ces personnes ont depuis un certain nombre d’années un intérêt nourri pour les événements qui ont secoué la Georgie puis d’autres pays de la région. Cependant on ne s’explique pas ce qu’une agence comme l’Austrian Technologies GmbH vient faire là-dedans, ni ce qui motive les déplacements des participants russes. Pour comprendre ce qui se trame derrière de telles conférences l’une des solutions consiste à se pencher sur les activités qui unissent certains de ces acteurs. Qu’est-ce qui peut unir les différents intervenants russes (Geydar Dzhemal, Maxim Shevchenko, les membres du parti de Poutine…) ou géorgiens (Levan Pirveli) ?

Les cercles de l’extrême-droite contre-révolutionnaire russe.

À la suite des « révolution de couleurs » et notamment de la révolution orange en Géorgie, le régime de Poutine s’est vu contraint de réagir. Courant 2005, le Kremlin a donc financé plusieurs initiatives de grande ampleur. À commencer par le financement d’organisations de jeunesse de droite nationaliste mais surtout d’une offensive médiatique de grande ampleur mettant en avant les théories conspirationnistes, obscurantistes et surtout anti-occidentales. Plusieurs chaînes de télévision vont ainsi voir le jour comme Spas (chrétiens orthodoxes intégristes), Zvezda (pro-guerre et apologiste du militarisme) et Russian Today (propagande pro-russe et conspirationnisme en anglais), auxquelles il faut ajouter des organes de presse écrite comme Evropa Press.

La crise géorgienne et l’invasion de l’Ossétie du Sud qui s’en suit appartiennent à la deuxième phase de cette contre-offensive du régime de Poutine. Il ne s’agit plus d’être seulement dans la riposte vis-à-vis des volontés émancipatrices des populations vivant dans ce que le Kremlin considère comme sa « zone d’influence », mais dans une dynamique expansionniste ciblant précisément et prioritairement les pays où s’exprime la contestation. Cette stratégie de la Russie est sous-tendue par des aspirations hégémoniques et impériales qui doivent beaucoup à l’influence de certains hommes d’affaire et de la vieille aristocratie, eux-même acquis aux thèses réactionnaires. Les effets de la politique de communication du Kremlin, du nationalisme et du racisme encouragés par Poutine, ne tardent pas à se faire ressentir.

Shéma violence russie

Right-Wing Violence 2004–2012. Informational and analytical center “Sova”

En Russie, il en découle une vague de violences d’extrême-droite sans précédent. Des chiffres concernant les victimes de ce phénomène font état de 623 personnes battues ou blessées et 93 tuées en 2007. On en compterait 499 battues ou blessés et 116 tuées l’année suivante. Ces estimations sont corroborées par Amnesty international qui souligne également que « des attaques antisémites et des actes de profanation de cimetières juifs ont également été signalées. L’ampleur réelle de ce phénomène restait néanmoins inconnue, de nombreux actes racistes étant passés sous silence ». Sur le plan extérieur, ce qui survient en Ukraine peu après et qui fait toujours l’actualité parait dès lors logique et remplit la fonction d’exutoire pour les sentiments ultra-nationalistes et xénophobes encouragés par le régime qui les y oriente.

anti orange logo

Or c’est à cette période (invasion de l’Ossétie du Sud par la Russie) que commencent les conférences et rencontres entre les protagonistes évoqués plus haut. Il parait alors judicieux de s’intéresser au rôle qu’endossent de leurs cotés les intervenants russes lors de ces événements. On va retrouver Maxim Shevchenko au cours des années suivantes dans plusieurs cercles d’extrême-droite russe. En 2011, un mouvement impulsé notamment par Sergei Kurginyan (auteur de théâtre puis politicien pendant la période soviétique et la transition, avant de devenir éditorialiste et d’épouser des idées particulièrement réactionnaires) et son mouvement nationaliste et messianique Sut’ Vremeni (Суть времени que l’on pourrait traduire par l’Essence du Temps) va être à l’origine de nombreuses démonstrations pro-poutine et contre-révolutionnaire. L’année suivante on le retrouve aux cotés de Maxim Shevchenko et d’Alexandre Douguine lors de la fondation de son Anti-Orange Committee. Le nom de cette entité fait clairement référence à la couleur que se sont attribuées les protestations en Géorgie, et son logo est éloquent ; une main étranglant un serpent orange. Ce regroupement se fixe pour objectif de promouvoir des « innovations idéologiques » ultra-nationalistes devant bénéficier au régime de Poutine et à la constitution d’un « ordre eurasiste impérial ». La composition de l’Anti-Orange Comittee est gratinée, si l’exemple de Douguine devrait suffire à tout le monde on peut aussi mentionner le russe d’origine georgienne Aleksandr Prokhanov qui publie l’un des plus importants journal d’extrême-droite en russie, Zavtra.

Anti orange comittee

Le même Aleksandr Prokhanov est aussi membre du Valdai International Discussion Club of RIA-Novosti, un think-thank regroupant politiciens, experts et journalistes qui cherchent à se donner une allure moderne. En septembre 2012 il fonde en s’inspirant du même modèle le Izborsky Club qu’il veut voir devenir son équivalent conservateur. Le groupe nouvellement fondé va dès le départ être proche du gouvernement. Le ministre de la culture Vladimir Medinsky en personne assistera à la deuxième rencontre, le 27 septembre à Khimki. À sa fondation on retrouvait une fois de plus, entre autres curiosités réactionnaires, deux de nos intéressés, Maxim Shevchenko et Alexandre Douguine. L’Izborsky Club qui définit son orientation comme un « conservatisme patriotique » a pour objet de participer à la mise en avant de valeurs conservatrices et de « symboles patriotiques forts » pour épauler la propagande pro-russe. Parmi les participants on remarque le Général Leonid Ivachov, ancien chef d’état-major inter-armés de la Fédération de Russie et vice-président de l’Académie Russe pour les Problèmes Géopolitiques, mais aussi et surtout grand adepte des théories du complot (11 septembre, mort de Milosevic…) et spécialiste de la désinformation (ce qui lui a valu de participer à la conférence iranienne de Thierry Meyssan en 2005, Axis For Peace). Ce dernier a parfaitement sa place dans cet univers des faucons de Moscou. Il déclarait en 2008, faisant peu subtilement allusion aux événements en Géorgie : « L’Occident ne sera jamais l’ami de la Russie. C’est un mensonge diffusé là-bas mais la guerre d’août a montré combien c’était faux » (Le Monde, 3 décembre 2008).

Pour terminer, une dernière pièce vient compléter ce sombre tableau. Le Florian Geyer Club, fondé le 22 septembre 2011 par Geydar Dzhemal. On y retrouve, drôle de hasard, Maxim Shevchenko et Alexandre Douguine. Le nom du groupe atteste d’une influence germanique certaine, il fait – d’après ses initiateurs – référence à un chevalier qui pris la tête, en 1524, d’un soulèvement de paysans en Allemagne. Cependant on ne peut ignorer le fait qu’il avait déjà été érigé en héro national sous le IIIème Reich et qu’il avait donné son nom à la 8e division des Waffen-SS qui combattait sur le front de l’Est. On peut y voir une marque de l’influence sur Douguine et Dzhemal des théories sur l’occultisme nazi auxquelles ils adhérèrent durant leur jeunesse, admirant Evola ou Himmler. Une autre plume sensible au néo-nazisme partage aussi la table du Florian Geyer Club (en même temps que celle de l’Izborsky Club), il s’agit de Vladimir Kucherenko (aka Maksim Kalashnikov). Et quelle n’est pas notre surprise en découvrant que Levan Pirveli, qui représentait la Géorgie aux conférences organisées à Vienne appartient lui aussi au Florian Geyer Club. Le monde est tout de même petit…

Florian Geyer Club gejdar dzhemalDouguine Geyer Florian

Le club de Dzhemal est un lieu de connivences inattendues. On y croise l’ancien terroriste d’extrême-droite italien Claudio Mutti (ci-dessous à gauche), mais aussi le sociologue « marxiste » Boris Kagarlitsky (ci-dessous à droite). En effet depuis qu’il a épousé la cause du nationalisme russe ce dernier bénéficie lui aussi du généreux porte-monnaie du président russe. Le fait est moins connu mais ce dernier prête depuis 2001 une oreille attentive au thèses conspirationnistes et a tissé des liens en France avec Thierry Meyssan. Depuis 2009, Boris Kagarlitsky sert de caisse de résonance à la propagande de Poutine dans les sphères gauchistes occidentales (voir : Une taupe réactionnaire dans les mouvements sociaux).

klaudio-mutti Florian Geyerboris kagarlitski Florian Geyer

Si ce qui rassemble ces individus apparaît à présent flagrant, il parait en revanche moins évident de comprendre ce qu’ils vont faire à Vienne lors des conférences de Barbara Kappel et de son Agence Fédérale. Cela n’explique pas non plus pourquoi celles-ci sont co-organisées par Maxim Shevchenko et son « Centre d’Étude ». Il parait donc tout à fait indiqué de poursuivre notre petite enquête dans cette direction. Quels liens les responsables du FPÖ entretiennent avec la Russie ?

Le FPÖ voyage en Russie.

FPÖ enfants russes

Le 11 mai 2011 une délégation du FPÖ s’est rendue à l’oblast de Moscou, elle comprenait naturellement Heinz-Christian Strache et Barbara Kappel ainsi que quelques autres cadres du parti, Johann Gudenus, Johannes Hübner et Andreas Karlsböck. Ils y rencontrent le gouverneur de l’oblast, Boris Gromov (ci-dessous entre Kappel et Strache). Le prétexte de cette visite était une action philanthropique du FPÖ qui avait accueilli durant deux semaines, en septembre de l’année précédente, une vingtaine d’orphelins moscovites en Autriche. Kappel et Strache faisaient évidemment parti des cadres ayant accueilli les enfants à Tyrol, en compagnie de Gerald Hauser.

La réunion avec Bromov à Moscou s’est faite en la présence de Tigran Karakhanov, qui occupait la fonction de Ministre des Relations Économiques Extérieures du gouvernement de l’oblast de Moscou. Il y avait aussi Roman Agapov (vice-président de l’oblast) et Igor Parkhomenko (premier adjoint de l’Oblast). On sait (d’après le site de l’oblast de Moscou : mosreg.ru) que Heinz-Christian Strache y a fait la déclaration suivante : « Les enfants sont ambassadeurs de bonne volonté, et c’est à travers les enfants que nous espérons développer davantage la coopération économique et culturelle avec l’Oblast de Moscou ». Difficile pour un homme politique venu chercher des pot-de-vins d’être beaucoup plus clair.

Roman Agapov, Aleksandra Kotova, Igor Parkhomenko, Andreas Karlsböck, Barbara Kappel, Boris Gromov, Heinz-Christian Strache, Johann Gudenus, Johannes Hübner, Tigran Karakhanov

Официальная хроника FPÖ à l'oblast de MoscouОфициальная хроника FPÖ à l'oblast de Moscou

Il semblerait que les deux autres participants autrichiens à cette réunion, Johannes Hübner et Johann Gudenus aient également la fibre diplomatique et des sentiments russophiles. Johann Gudenus est le vice-président du FPÖ et le chef du groupe au parlement du land de Vienne. Lui et son comparse se sont rendus au début de l’année 2012 en Tchétchénie pour y rencontrer le dictateur Ramzan Kadyrov. Si devant les organisations de défense des droits humains Gudenus s’est défendu en déclarant que « le fait que je parle à Kadyrov ne signifie pas que je soutienne son point de vue », ses propos à Grozny étaient tout autres. Ramzan Kadyrov souhaitant le retour en Tchétchénie des personnes réfugiées en Europe, Gudenus, après avoir convenu avec le dictateur que « la plupart d’entre eux viennent [en Autriche] pour des raisons économiques plutôt que politiques » a dit que : « Si quelqu’un a participé à la Résistance, violemment ou non, cela est là-bas terminé et oublié. ». En rentrant il a ajouté : « Nous avons réussi à nous convaincre que Kadyrov ne les persécuterait pas » (Austrian Times, fevrier 2012).

Une fois de plus, en cherchant un précédent au voyage de Strache et Kappel, on en trouve un. Et les intentions des deux militants d’extrême-droite sont alors beaucoup moins obscures. En juin 2009, ils se sont rendus à Moscou avec d’autres membres du FPÖ et des entrepreneurs autrichiens pour nouer des partenariats économiques.

FPÖ moscou

La mascarade caritative va en tout cas perdurer, comme on peut le constater en lisant l’organe du FPÖ (Neue Freie Zeitung , le 12 janvier 2012). On y apprend que le 6 janvier 2012 au Centre Culturel Russe, des membres du FPÖ (dont Heinz Christian Strache, Barbara Kappel, Johannes Hübner et Johann Gudenus) ont remis au nom du Freiheitliche Humanitäre Ehrenkomitee (Comité d’Honneur Humanitaire Libéral, œuvres du FPÖ) des cadeaux pour les orphelins russes. La cérémonie avait lieu une fois de plus en présence de l’ambassadeur Sergej Netschajew.

Les liens entre tous les protagonistes apparaissent donc de plus en plus clairement. Depuis les « révolutions de couleurs » la Russie de Poutine a besoin de caisses de résonance pour sa propagande dans les pays occidentaux. En Autriche c’est le FPÖ qui assume ce rôle. C’est dans cette optique qu’une série de conférences s’est tenue en 2009 et 2010 à Vienne. Ceci avec le concours de certains idéologues d’ultra-droite russe qui occupent des places de choix dans l’organisation de différentes officines proches du pouvoir. Par ailleurs les dirigeants du FPÖ dont le discours s’est aligné sur celui de Moscou, ont noué des liens avec des représentants officiels de Poutine. Sous couvert d’actions caritatives ils se sont rendus en Russie avec des objectifs financiers à peines dissimulés. Comme on peut s’en douter, le FPÖ ne rend pas de tels services au Kremlin gratuitement.

On ne s’explique cependant toujours pas certains point obscurs de ce jeu entre militants xénophobes, hommes d’affaires et dirigeants russes. En effet la participation constante de l’Austrian Technologies GmbH et du Dr. Barbara Kappel (en tant que directrice de celle-ci et non pas membre du FPÖ) à ces activités parait plus que suspecte. Qu’est-ce qu’une agence autrichienne, spécialisée dans le transfert de technologie fait dans des rencontres « culturelles » ou des conférences de géopolitique ? Et quel rapport entre ces activités officielles (économiques et scientifiques) et des campagnes caritatives ?

Quel rôle joue le Docteur Kappel dans les magouilles de Mr. Strache ? Pourquoi l’avoir choisi comme intermédiaire ? Peut-être faut-il justement s’intéresser aux activités de l’Austrian Technologies GmbH à cette période.

Une étrange agence qui sert les interêts de l’extrême-droite.

Alors que Mr. Strache est le leader du Freiheitliche Partei Österreichs, il semblerait que le Dr. Kappel ait une présence constante à ses cotés quand il s’agit de relations avec la Russie. En se renseignant sur le profil du docteur on apprend pas mal de chose. Elle a été la secrétaire parlementaire de Thomas Prinzhorn, industriel membre du Bündnis Zukunft Österreich (BZÖ, une scission du FPÖ), puis présidente de l’Austrian Society Technologies. Lorsque la Schwarz-Blaue Koalition (la coalition noire-bleue entre le FPÖ et ÖVP) gagne les élections et prend la chancellerie, elle va occuper des fonctions à l’Agence Fédérale pour la Recherche de Sécurité et le Transfert de Technologie, elle prendra ensuite la tête de l’Austrian Technologies GmbH.

Depuis l’arrivée à la tête du FPÖ de Heinz-Christian Strache en 2005, le Dr Barbara Kappel lui sert d’interface avec le monde des affaires, ce qui lui a aussi valu d’être projeté à la direction régionale du parti. Et c’est probablement en s’intéressant à l’agence qu’elle dirige, Austrian Technologies GmbH, que l’on a une chance de saisir ce qu’il y a de si profitable pour tout ce petit monde.

Barbara Kappel dr

Julia Vitoslavsky

Tout d’abord en consultant l’organigramme de l’Austrian Technologies GmbH, on retient un nom qui vient confirmer la présence d’intérêts russes dans l’agence. D’origine russe, Julia Vitoslavsky, titulaire d’un master de philosophie qu’elle obtient en 1991 à St. Petesbourg, vient reprendre des études à Vienne en 1997. Deux après la fin de ses nouvelles études, en janvier 2006, elle entre dans Austrian Technologies GmbH. Elle y travaille en tant que « Responsable pour le marché russe et de la CEI » jusqu’en juin 2008.

Fait étonnant, que Julia Vitoslavsky s’est bien gardé de diffuser publiquement, elle est aussi la directrice à Vienne du St. Petersburg Information and Business Centers Abroad (IBC, Centre de l’Information des Affaires de Saint-Pétersbourg). Il s’agit d’une émanation de syndicats d’investisseurs russes qui fait du lobbying à l’étranger. Une drôle de double appartenance en réalité. Le fait que Vitoslavsky soit à la foi responsable de Austrian Technologies GmbH pour les pays d’Europe de l’Est et représentante d’un lobby de l’un de ces pays, n’a en réalité rien d’étonnant si l’on considère l’ensemble de ce qui a été exposé plus haut.

Jasmin Lea Nowak

Un autre nom est intéressant et permet cette fois de confirmer les liens de Austrian Technologies GmbH avec l’extrême-droite autrichienne. Celui de Jasmin Lea Nowak. Cette dernière, qui parle cinq langues, a été l’assistante parlementaire de Thomas Prinzhorn (comme l’a aussi été Barbara Kappel) entre 1999 et 2006. Elle devient ensuite « Chef des finances et de l’administration » de Austrian Technologies durant un ans, et entre 2010 et 2014 elle est « Chef du marketing et de la communication » de Austrian Technologies GmbH. Elle est actuellement l’assistance parlementaire accrédité de Barbara Kappel.

S’il subsistait un doute sur le fait que l’Austrian Technologies GmbH sert à la fois des intérêts russes et ceux de l’extrême-droite autrichienne, ce n’est plus le cas. La présence de l’actuelle secrétaire du Dr Kappel à des postes importants après qu’elle ait assisté le même leader d’extrême-droite que cette dernière, suppose un pistonnage qui n’a rien de désintéressé. Cela met clairement en lumière la nature de cetteentreprise-écran au service du FPÖ dans ces tractations financières. Le double jeu de Julia Vitoslavsky mis en perspective avec les faits exposés tout au long de cet article, vient confirmer ce qui était déjà évident. Des intérêts russes sont en jeux.

Or, si l’on sait que Mr. Strache et d’autres cadres du FPÖ se sont clairement mis au service de la contre-offensive médiatique et idéologique de Vladimir Poutine, il n’y a pas de traces de rétributions. Et ce genre de travail ne se fait pas gratuitement. On ne sait donc toujours pas par quel moyens, les chefs du FPÖ ont obtenu leur rénumération. On peut par contre avancer que Austrian Technologies GmbH semble clairement correspondre à l’intermédiaire qui aurait pu permettre ces transactions. Quels pouvaient être les activités de l’agence à cette période qui bénéficieraient de son implication dans ces processus ?

Ventes pyramidales et escroqueries d’envergure dans les pays de l’Est.

L’une des principales activités de Austrian Technologies GmbH aux cours de ces années a été la mise sur le marché d’un produit appelé Aquabionica Life, dont la recette est maintenue secrète et le slogan est « Vivez une vie heureuse ». Il s’agirait d’une « eau bionique » aux propriétés miraculeuses. D’autres produits « nano-technologiques innovants développés en harmonie avec la nature » (sic) sont également produits et distribués par l’entreprise. À partir de là, beaucoup de choses s’éclairent.

Aquabionica Life est une holding dans laquelle l’Austrian Technologies GmbH possédait encore en 2011 des parts à hauteur de 5%. À partir de 2009 (période qui nous intéresse), Barbara Kappel y occupe les fonctions de vice-présidente, elle est membre du conseil d’administration et siège au « Conseil consultatif de la stratégie et le développement de produits ». Dans la toile d’Aquabionica Life, on retrouve coté autrichien les parlementaires du FPÖ, Johannes Hübner (celui-là même qui était de toute les conférences sus-citées et qui rendait visite au président Tchétchène) pour ses qualités d’avocat et Harald Stefan en tant que notaire.

Aquabionica Life ne produise rien. L' Riviera Handelsgesellschaft m.b.H.

Tout ceci ressemble à une belle charlatanerie. On ne peut s’empêcher de penser à l’autre activité de Julia Vitoslavsky, grande passionnée d’astrologie, qui consistait à mettre au point des arnaques pour gogos. Comme par exemple vendre des appareils d’« Elektro-Homöopathie », des « thérapies astrologiques » soignants prétendument la grippe, la tuberculose où les Hépatites A, B et C. Cette dernière, qui préside aujourd’hui un Club International d’Astrologie à St. Petersbourg, a donc déjà à l’époque un petit background dans le business des pseudo-sciences. Mais en ce qui concerne les produits Aquabionica, l’escroquerie atteint un échelle industrielle.

Riviera Handelsgesellschaft m.b.H.

Il semblerait que, en tant que telle, Aquabionica Life ne produise rien. L’eau « bionique » est produite par l’entreprise autrichienne Riviera Handelsgesellschaft m.b.H. Celle-ci est basée dans la commune de Tulln an der Donau située dans le Nord-Est du pays. La conception de potions miracles, d’élixirs en tout genre ainsi que de produits para-pharmaceutiques et ésotériques semble être la spécialité de ce fabricant. Dans le catalogue on trouve des crêmes homéopatiques, des huiles de sauna « énergisantes », de la vaseline ainsi qu’un tas d’autres onguents « revitalisants » et bitters « sans sucre ajouté ».

Aquabionica Life ne produise rien. L' Riviera Handelsgesellschaft m.b.H.

Difficile de savoir qui dirige Aquabionica Life. D’autant plus lorsque l’on constate que beaucoup des « personnes morales » actionnaires de la holding sont ce que l’on appelle des « coquilles vides » situées dans des pays étrangers à l’image du propriétaire de la majorité des parts : la Win Worldwide International Network Ltd. domiciliée à Chypre.

Malgré tout, le 1er Octobre 2009, l’ensemble de ce petit monde s’est retrouvé devant le siège de Riviera Handelsgesellschaft m.b.H. On y voyait un autre vice-président, Eugen Merkel (ci-dessous à gauche avec Barbara Kappel). De son vrai nom Yevgeny Merkel, ce russe est employé par Joachim Kappel Management Consultants GmbH. Le monde de ces gens là est en effet à tel point petit que Mr Merkel était embauché par pur hasard chez le mari de Barbara Kappel. Au même endroit on pouvait aussi voir le « fondateur » d’Aquabionica qui se nomme quant à lui Sergey Yarkov (ci-dessous à droite au micro) et occupe le poste décidément très répandu dans cette entreprise de vice-président.

eugen merkel barbara kappelserge yarkov alex donets

 

 

 

 

 

Les particularités du produit « Aquabionica » ne résident pas seulement dans l’aspect douteux de ces « minéraux structurés, raffinés dans de l’eau vive » et ses propriétés farfelues. Le mode de commercialisation et les marchés régionaux ciblés par l’entreprise méritent que l’on s’y arrête. Aquabionica est un produit à destination des pays de l’Est, principalement l’Ukraine, le Kazakhstan et la Russie. Le mode de commercialisation du produit, censé vous faire entrer instantanément mais moyennant finance dans la « famille Aquabionica » où – comme l’indique le slogan – on vit une vie heureuse, est appelé par la marque du « marketing multi-niveaux ». Barbara Kappel quand a elle a parlé à plusieurs reprises de « technique de commercialisation à paliers multiples ».

Il s’agit en réalité de ce que l’on appelle une vente pyramidale. Un procédé qui peut être employé dans trois optiques différentes : la création et la structuration d’une secte, la simple escroquerie où le blanchiment d’argent. Dans le cas qui nous intéresse – la participation d’une entreprise-écran du FPÖ au lancement d’un produit douteux à destination des pays de l’Est corrélativement à des services rendus au gouvernements desdits pays – on peut d’emblée exclure les deux premières solutions et retenir la dernière. Une courte explication s’impose :

vente pyramidale

La vente pyramidale consiste dans un premier temps à proposer un produit souvent présenté comme « révolutionnaire » ou « miraculeux » et une communauté « fraternelle » qui le vend et génère une « abondance » de bénéfices. Pour rentrer dans le réseau la cible doit commencer par payer, cela peut vouloir dire acheter et consommer une première fois le miracle, mais bien souvent le premier paiement vous permet juste d’entrer dans le système. Une fois devenu consommateur la cible a pour objectif de recruter d’autres individus qui paieront et recruteront à leur tour, assurant sa consommation personnelle du miracle et multipliant ses propres bénéfices. Ce faisant la cible est censée gravir les échelons de la pyramide, un a un, en recrutant un minimum de clients. Au fur et à mesure, les personnes acquièrent des grades dans le réseau et on leur fait ainsi miroiter des parts toujours plus importantes des bénéfices.

L'escroquerie de la vente pyramidale

Il s’agit en fait d’arnaques extrêmement bien présentées par les instigateurs mais mathématiquement impossibles. Les charlatans qui promeuvent la vente « multi-niveaux » on beau se montrer convainquant, le système est tout simplement insoutenable. Un calcul suffit à le démontrer. En effet, admettons que le premier palier soit une personne seule et que le minimum de recrue soit fixé à 6, alors entre le 13ème et le 14ème palier, le nombre théorique de participants dépasse la population mondiale. Ceci étant dit, certains de ces systèmes rencontrent un grand succès et les escrocs qui les mettent en place ont de beaux jours devant eux.

En définitive, seul le noyau à la tête de la pyramide (qui est aux courant de l’escroquerie) s’enrichit. Le petit escroc peut mettre en place un système où la victime paye seulement pour rentrer. À ce moment là il lui suffit de laisser quelques paliers se créer et l’argent remonter puis de disparaître. Le système supposant un décalage entre d’une part les ventes et les adhésions et d’autres part les bénéfices promis, les organisateurs ont tout le loisir de décider du moment opportun de leur disparition.

 

Dans le cas d’une entreprise plus ambitieuse que la petite escroquerie, le blanchiment d’argent, les commanditaires peuvent, avec un investissement plus lourd, mettre en place un système sur une durée plus longue. Avec un tel réseau opaque, il est possible de mettre en circulation et d’échanger de grosse somme d’argent en laissant très peu de traces. Un système de l’envergure d’Aquabionica Life (conception et fabrication d’un produit miracle, packaging, marketing, façade officielle, campagnes de communications…) peut durer facilement plusieurs années avant de montrer ses faiblesses. La fin du système est également prévu de longue date et lorsque la masse des pigeons commence à percevoir son aspect vicieux, l’argent qu’ils servaient à faire transiter s’est volatilisé en même temps que la tête de la pyramide. C’est le cas ici, comme on vas le voir.

Le système d’Aquabionica Life correspond parfaitement et en tout point à ces modèles. Un système de huit paliers mis en place avec les grades correspondant, qui vont de « Pilote » à « Grand Comodore ». Deux flacons de son « eau bionique » se vendent 50 € un petit ensemble 200 €. Lors des présentations publiques on peut constater que les lots qu’il faut acheter pour rentrer dans le réseau varient entre 730 € et 7286,72 €.

aquabionica life vente pyramidale

Ces pratiques sont interdites dans des pays comme la France ou l’Autriche en raison de leur « immoralité ». Cependant ce ne sont pas ces pays qui vont être ciblés par les leaders du FPÖ et leurs amis russes. Tout en maintenant une façade occidentale (en anglais et en allemand) pour jeter de la poudre aux yeux (à de futurs clients ?) Aquabionica Life va orienter toute sa communication et son marketing vers l’Europe de l’Est où la législation est plus souple. Ainsi ils vont lancer leur réseau en Ukraine, au Kazakhstan et en Russie. Ces systèmes y connaissent justement à cette période une formidable effervescence due à l’utilisation intensive qu’en font la mafia et des hommes d’affaires véreux pour blanchir de l’argent.

Russie aquabionica

Toute une interface russe est crée. Et il est de ce point de vue intéressant de regarder de plus près les différents sites internets. Le nom de domaine autrichien appartient à Aquabionica Life, il est enregistré au nom de Yevgeny Merkel à Vienne. Le nom de domaine et la gestion du site internet aquabionica.com sont confiés à une entreprise de Moscou et enregistrés au nom d’un certain Vladimir Karasik. Plusieurs autres noms de domaines (ukrainien, roumains…) ont été déposés anonymement.

Ainsi fin 2009, Barbara Kappel et ses comparses Yevgeny Merkel et Sergey Yarkov présentaient en grande pompe Aquabionica Life à Kiev. Devant le public intrigué ils présentent la marque lors d’un show et invitent les ukrainiens à se joindre à eux pour « contribuer à agrandir et populariser la grande famille ». Barbara Kappel leur faisant même miroiter des « revenus illimités ». Le monde merveilleux mais imaginaire de l’eau « bionique » est bien rodé. Les organisateurs sont présentés comme des occidentaux sérieux, il n’est nullement fait mention de la Russie, encore moins de politique. On promet la richesse et le bonheur à ceux qui entre en premier dans le réseau. On parle même de séminaires en Turquie. La mascarade est réglée comme du papier à musique.

Chaque fois, Aquabionica se présente à travers les trois compères. Et sont immanquablement présents à leurs cotés des hommes de pailles locaux, comme Eduard Maksimjuk, Tamara Luzya où encore Artem Tihomirov (ci-dessous avec Barbara Kappel et Sergey Yarkov).

Artem Tihomirov

Artem Tihomirov

Récapitulons. On a donc une masse d’argent qui entre dans le système en Ukraine, au Kazakhstan où en Russie qui sont des pays à la législation souple en la matière. Cet argent passe par un certains nombre de mains avant de ressortir de l’autre coté de la chaîne en Autriche. Le tout, sous couvert de la distribution d’un produit bon marché, est structuré via une holding qui n’a pas de président mais un conseil d’administration où personne ne semble occuper de poste à responsabilité. Cette holding autrichienne, qui sous-traite la fabrication du produit, est détenue en grande majorité par une « coquille vide » située dans un paradis fiscal. L’ensemble de l’arnaque est supervisée par un groupe d’interêt russe intimement lié au pouvoir. Les réels bénéficiaires sont, on s’en doute, les leaders autrichiens du FPÖ qui sont actionnaires minoritaires via Austrian Technologies GmbH à hauteur de 5%.

Même s’il s’agit sans aucun doute de sommes encore plus exorbitantes, imaginons ne serait-ce que 50 de ces lot vendus par mois. On parle alors de plus d’un million d’euros tout les trois mois. Sur la durée de trois ans qu’a duré l’expérience Aquabionica entre 2009 et 2012, il s’agirait alors de plus de treize millions d’euros en tout. Ce chiffre n’est bien sur qu’un exemple. Dans une optique plus ambitieuse on peut également imaginer une pyramide à trois niveaux repartis sur deux pays (Ukraine, Kazakhstan…), dont un premier pallier compterais 6 individus. Si chaque individus achète en moyenne un lot par mois, alors on parle de cinquante-six millions et demi d’euros en trois ans empochés par les six individus du premiers pallier. Ces chiffres mirobolants sont des suppositions, mais dans un cas comme dans l’autre ils nous donnent une indication sur ce que pèse cette escroquerie. On parle ici en dizaines de millions d’euros.

En fin de compte, les commanditaires du système, ne sont, quoiqu’il arrive, pas incriminables car actionnaires minoritaires sur le papier voir théoriquement inexistants pour certains, grâce aux montages financiers ainsi élaborés. Et le Dr. Kappel, Mr. Strache où encore Johannes Hübner peuvent ainsi être rémunérés pour leurs services rendus dans la diffusion de la propagande poutinienne et l’appui de motions allant dans le sens de la Russie au parlement européen. Soutien qui s’organise toujours à travers l’entremise de l’Austrian Technologies GmbH et plusieurs cercles d’ultra-droite russes très influents comme l’Anti-Orange Committee, l’Izborsky Club ou le Florian Geyer Club.

Barbara Kappel

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