La fin des antifas ? (Russie 2014)

Texte de novembre 2014 publié par l'Action Autonome Moscou

La fin des antifas Ukraine Russie 2014 Malgré la tristesse de la situation en Ukraine, au moins ai-je été amusé par le fait que les nazis se battaient sur les deux côtés du front, se tuant les uns les autres.

Mais ensuite j’ai découvert que certains «antifascistes» ont fait de même (1) (2) (3).

Je suis sûr qu’en ce qui concerne l’ensemble de l’ex-Union soviétique, seule une minorité des Antifas est prête à mourir pour Porochenko ou Poutine. Toutefois, l’ampleur de ce problème est significative, et toutes tentatives d’y réagir (4) comportent également leurs lacunes (5).

Imaginez, par exemple, que BORN (6) ou l’ONS-North (7) soient en mesure de capturer Saint-Pétersbourg et d’y déclarer une « République Nationale ». Ou qu’un Émirat du Caucase (8) doive s’emparer de Stavropol et y établisse un gouvernement. Dans ce cas, voudrions-nous exiger que Poutine « cesse immédiatement les actions militaires et résolve le conflit de manière pacifique, dans une négociation ouverte et équitable, sans la menace de la violence », comme il a été formulé dans la déclaration faite par des « représentants de groupes de musique , des groupes antifascistes et initiatives DIY » ? J’en doute.

Bien sûr, le combat du côté de Poutine contre l’un ou l’autre des susmentionnés ne devrait pas être une option non plus, les anarchistes ne devant pas s’engager dans une guerre exceptée la guerre de classe.

Ces lacunes dans la position adoptée par le milieu « sous-culturel » sont une question mineure. Le plus gros problème, c’est que des gens du mouvement antifasciste soutiennent soit la position du gouvernement de Kiev, soit le pro-russe « la Crimée est nôtre ».

Les Antifas dans l’ex-URSS ont toujours formé un front, délibérement créé et commun aux différents mouvement, des anarchistes, sociaux-démocrates et staliniens aux libéraux et même aux nationaux-patriotes. Dans les circonstances des années 2000 cette approche était une condition nécessaire, avec de nombreux avantages pour les anarchistes. Puisque les tactiques et les positions anarchistes ont toujours été plus clairement définies que celles du reste, les anarchistes ont réussi à impliquer de nombreux patriotes et autres indécis, à des actions telles que: May Day, le 19 janvier (9), des blocs anarchistes pendant la vague de protestation contre la fraude électorale de 2011 -2012, etc. Antifa était l’un des très rare projets réussis d’anarchistes dans l’ex-URSS ces 15 dernières années, mais ce succès a été accompagné par de grandes pertes, des camarades assassinés.

Beaucoup des « indécis » ont dérivé vers le mouvement anarchiste, mais pas tous. Il y avait toujours un segment considérable qui ne voulait que s’amuser lors des concerts sans la menace de nazis, ou restant pour supporter les « vétérans », étant tout simplement antifasciste, sans voir aucune autre alternative au pouvoir. Et tous parmi eux n’ont pas été « indécis », car une attitude neutre envers le pouvoir et le capital peut également être un choix bien argumenté et réfléchi. Je ne crois pas en quelque progrès individuel universel à la recherche de la vérité, je crois que la formation de l’opinion individuelle est en grande partie le résultat de processus aléatoires et dépend peu de l’intelligence. Et actuellement, avec la vague grandissante du patriotisme, en Russie ainsi qu’en Ukraine, évidemment, la plupart des « indécis » dérivent vers le soutien à leurs gouvernements respectifs.

Le fait que les éléments les plus patriotiques des Antifas ont fini sur dans des bords opposés du front en Ukraine montre que l’ère Antifa est terminée. En fait, en Russie, cette époque avait déjà pris fin en 2011-2012 avec les nazis, peut-être seulement temporairement, réduisant le degré de violence et, pour la première fois depuis la période de la RNE (10), se concentrant sur la construction d’un mouvement de protestation de masse. L’unité branlante entre Antifa n’était possible que lorsqu’il s’agissait de combattre une menace commune, mais avec la défaite de BORN et ONS-North, et la réorientation tactique des fascistes russes à l’égard des mouvements politiques de masse, cette unité se dissout rapidement et avec elle, de nombreux aspects d’Antifa également.

L’« unité de la gauche », construite pendant les manifestations de 2011-2012, est maintenant enterrée avec l’anti-fascisme de l’ère précédente. Avec la montée générale du patriotisme, Sergueï Udaltsov (11) et d’autres « gauchistes » ont adopté une position pro-Kremlin en ce qui concerne l’Ukraine. Ces personnes sont au cœur de la « gauche » russe, et la majorité des « gauchistes » étant partout des impérialiste, qui dans les moments difficiles prennent toujours le parti des autorités. Le Parti National-Bolchevique, après presque une décennie de politique libérale, est également retourné à sa position de 1993, qui peut être brièvement résumée en utilisant leur vieux slogan « Staline, Beria, Goulag! ».

Maintenant, nous sommes dans la situation ingrate où nos camarades sont emprisonnés avec ces « gauchistes » pour l’« affaire de la Place Bolotnaya ». Il n’y a rien que nous puissions faire à ce sujet – les prisonniers politiques sont toujours un héritage du passé. Les luttes pour lesquelles ils purgent leurs peines restent des luttes du passé. Il ne s’agit pas de laisser entendre que les luttes passées étaient erronées ou absurdes. En 2002, 2005, et même en 2009 la lutte antifasciste était une question centrale. C’était une lutte importante, personne ne devrait regretter d’y avoir participé, même si certains de nos alliés de cette période sont maintenant les alliés de l’État, et donc nos ennemis. C’était aussi important que d’aller à la « place Bolotnaya » en 2012, peu importe les conséquences.

La nouvelle situation politique est, en beaucoup d’aspects, semblables à celle de 1999-2002, l’époque du second conflit Tchétchène. D’une part, il était alors difficile de prendre des mesures parce qu’il était impossible de trouver des alliés – il y avait juste une petite poignée de « gauchistes » anti-guerre, et les libéraux étaient occupés avec des projets inutiles tels que la campagne électorale pour Khakamada (12) . D’autre part, à cette époque il était plus simple de savoir que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes, car seuls les anarchistes tenaient des positions qui faisaient sens.

Je me suis habitué à ces conditions, et ait adopté les classifications de ces époques de la vie. De ce fait, la situation actuelle m’est claire. Mais je comprends que des gens ayant étés habituées à des catégories telles que « Antifa » ou « de gauche » soient désorientées.. Dans le meilleur des cas ils écrivent des déclarations naïves, dans le pire des cas, ils soutiennent la DNR (13) ou encore rejoignent la guerre contre elle. Mais les temps changent, et il est nécessaire de voir ces changements et de tirer les conclusions appropriées.

Antti Rautiainen (traduit depuis l’anglais)

Notes

1) Interview avec des anti-fascistes, y compris « Timur » qui s’est porté volontaire dans le bataillon Azov du gouvernement ukrainien http://theins.ru/obshestvo/1355/

2) Entretien avec Anton Fatullayev, ancien prisonnier antifasciste russe qui est allé se battre aux côtés des rebelles pro-russe et mourut peu après l’entrevue http://www.anarcho-news.com/2014/fatulaev/

3) Entretiens d’une chaîne de télévision russe avec des « anti-fascistes » espagnols qui sont allés se battre pour les rebelles pro-russes https://www.youtube.com/watch?v=4aNAYM77Zuc

4) Lettre de « représentants de groupes de musique , des groupes antifascistes et initiatives DIY » contre la guerre https://www.facebook.com/moscowdeathbrigade/photos/a.379427594659.158624.293289314659/10152586680674660/
Liste complète des signatures disponible ici: https://vk.com/againstwar2014

5) Ces lacunes, liées à un pacifisme vague, sont expliquées en détail dans ce commentaire (amical) du camarade Mrachnik (sur le site Nihilist.li, qui n’est pas disponible en anglais. Les paragraphes suivants de cette rubrique suivent une ligne d’argumentation similaire à celle du camarade Mrachnik. http://nihilist.li/2014/08/08/kritika-zayavleniya-predstavitelej-muzy-kal-ny-h-grupp-antifashistskih-kollektivov-i-diy-initsiativ/

6) Organisation de Combat des Nationalistes Russes, groupe de terreur nazie. Des membres de cette organisation ont été condamnés pour l’assassinat des antifascistes Stanislav Markelov et Anastasia Babourova, et certains sont actuellement devant les tribunaux face à des accusations pour avoir participé aux meurtres des antifascistes Ivan Khutorskoy, Fyodor Filatov, et Ilya Dzhaparidzhe entre autres.

7) Organisation National-Socialiste – Nord, groupe de terreur nazie, dont les membres ont été condamnés pour l’assassinat de l’antifasciste Alexey Krylov et 26 autres homicides.

8) Gouvernement islamiste clandestin opérant dans la partie sud de la Russie, le versant nord du Caucase. Déclaré établie par l’ancien président clandestin séparatiste de Tchétchénie, Dokku Umarov en Octobre 2007.

9) Chaque année, une manifestation a lieu le 19 Janvier en souvenir du meurtre de Stanislav Markelov et Anastasia Babourova ce jour là en 2009. C’est la plus grande manifestation antifasciste annuelle à Moscou.

10) Unité Nationale Russe, organisation nationaliste qui, pour une brève période dans les années 90 a réussi à rallier la plupart del’extrême droite sous son drapeau. Par la suite ils sont tombés dans l’oubli au moment ou les les autorités les ont exclu de la politique parlementaire et ou son chef Aleksandr Barkashov devenaient de plus en plus erratique.

11) Leader du Front de Gauche réunissant un large spectre de gauchistes russes, ceux qui restent du parlementaire Parti Communiste de la Fédération de Russie. Emprisonné sur les fausses accusations d’avoir organisé l’émeute place Bolotnaya le 6 mai 2012. Contrairement au Front de Gauche, a adopté la position pro-gouvernementale sur la guerre ukrainienne.

12) Irina Khakamada, (néo)libérale indépendante, candidate anti-guerre aux élections présidentielles de 2004. Acquérant 3,9% des voix.

13) République Populaire de Donetsk des séparatistes pro-russes.

Lire les articles précédents :
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L’étrange cas du Dr. Kappel et de Mr. Strache. Comment Moscou et le FPÖ blanchissent leur argent dans des arnaques

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