Je suis de nouveau là (Erri de Luca)

Texte publié dans le Corriere della Serra, 1995

Enfants Ghetto Shoah

Mir viln nisht shtarbn, nous ne voulons pas mourir : cette phrase en yiddish, criée par les orphelins du ghetto de Lodz alors qu’on les chargeait sur les camions vers Auschwitz, témoigne d’une chose simple, les enfants aussi savaient.

En avril, il y a deux ans, je pris part à un voyage organisé par un institut juif de Rome. On allait à Varsovie pour l’anniversaire de l’insurrection du ghetto, puis visiter les camps. Adossée au ghetto, je vis la Umschlagsplatz, l’esplanade où l’on concentrait les juifs à expédier à Treblinka. En dehors des cérémonies officielles, devant une petite foule, je vis Marek Edelman, le dernier commandant de l’insurrection. Il était devenu médecin, il avait eu une vie de chien sous le régime socialiste. Il était vivant. Sur cette terre de Pologne, les juifs représentèrent un quart de la population entière : lui il était devenu un résumé général de ce peuple, comme le fut Moïse pour tous les nouveaux-nés de sa génération, noyés par Pharaon. Marek Edelman était Moïse et il était aussi le buisson ardent de l’Horeb, qui brûle et brûle et ne peut s’éteindre. Si je n’avais vu cet homme parler dans sa langue polonaise, debout sur une chaise, dans un coin du ghetto de Varsovie, j’aurais eu des yeux aveugles dans les allées d’Auschwitz et de Birkenau. Quelques jours plus tard nous quittâmes Cracovie en autobus pour nous y rendre.

Quand j’étais enfant, je prenais sur les étagères de mon père les livres de l’histoire récente qui avaient laissé les ruines de plus de cent bombardements et une kyrielle de légendes et d’aventures dans les récits des parents le soir, autour de la table. Je cherchais dans les livres le fondement de leurs histoires. A la place, je trouvais le tas d’infamies commises par la plus meurtrière des générations du monde. Je trouvais les camps d’extermination et je fondais sur eux mon besoin de répondre.

Je ne connaissais personne dans ce voyage, ainsi je n’étais pas accompagné, mais pas seul non plus. A l’entrée d’Auschwitz, je quittais le groupe pour aller de mon côté. Je n’avais pas besoin de guide et surtout je voulais me taire là-dedans, n’entendre aucune voix. Je pris le chemin entre les blocs, j’entrai dans l’obscurité de certains étages souterrains, sourds aux saisons. Dehors, c’était le printemps, là-dessous il y avait l’hiver perpétuel que seuls les hommes savent construire. Je sortis, les peupliers de Haute Silésie avaient des bourgeons, ils se dressaient bien droit derrière le mur des exécutions au bloc onze, derrière les fils barbelés qui conduisaient autrefois le courant de haute tension.. J’y posai ma main et frottai bien ma paume sur leur rouille. Le fer finissait dans les cendres de l’oxyde, le temps faisait bien son travail de couverture. Seuls les hommes veulent résister aux effacements, seul Job crie de son vers trois cent quatre-vingt-sept : « Terre, ne couvre pas mon sang », erétz al tecassè dammi. Mais toute la terre s’empresse à chaque saison de recouvrir le mal sous le soleil.

Je m’arrêtai sous la courte potence à laquelle on pendit le commandant du camp, Rudolf Höss : devant le Krematorium numéro un, le seul qui reste. Sous son gibet, je me rappelai une phrase en allemand : Ich bin wieder da, je suis de nouveau ici. Ces mots étaient écrits sur une pancarte suspendue au cou des détenus qui avaient tenté de s’évader. Après les avoir tués, on les mettait sur une chaise dans la cour, ce texte autour du cou : « je suis de nouveau là ». Parfois je trouve que la forte pensée d’Hannah Arendt sur la banalité du mal est une erreur. L’organisation des camps d’extermination, méticuleuse jusqu’à la dérision du cadavre d’un évadé, révèle une génialité scientifique du mal. Ich bin wieder da, je suis de nouveau ici, pensai-je sous la potence de Höss : me voici à nouveau commandant, je porte ta pancarte gravée dans ma tête, c’est mon drapeau et ton échec. Le peuple que tu voulais effacer a réussi à crier hors des livres jusqu’aux oreilles d’un étranger, né après et loin. Je suis dans l’écho de ce cri, c’est la raison pour laquelle « je suis de nouveau là », même si c’est la première fois. Et là, dehors, il y a Marek Edelman, debout sur une chaise et il est vivant. Je n’ai pas de pitié pour ton ombre pendue, commandant : Arur atta min haadama, sois maudit de la terre (Dieu à Caïn, dans le premier livre de la Bible).

Birkenau est à trois kilomètres d’Auschwitz. On arrive à un élargissement des voies, une tête de ligne barrée par un énorme édifice, sous lequel passaient les trains plombés. Birkenau est une plaine de baraques et de fil barbelé. Ici arrivaient des foules de tous les coins d’Europe et six heures plus tard elles étaient déjà brûlées. Je suis allé sur ce quai, j’ai franchi la courte distance qui me séparait des deux gigantesques fours crématoires qu’ont fait sauter avec les deux autres, un jour de janvier, les Allemands battant en retraite. On voit encore les escaliers qui mènent aux souterrains des chambres à gaz. On peut fouler ces marches. Les décombres sont restés à leur place, comme s’ils venaient de s’écrouler. Dans le vent printanier les gros blocs de béton se balancent suspendus à leur armature de fer tordu, resté pour tenir le morceau dans le vide.

Je suis entré dans les baraques, terre et non sol, litières communes. J’ai vu le bloc vingt-cinq où l’on enfermait ceux que l’on destinait au gaz. Parfois, l’affluence des massacres les faisait attendre jusqu’à dix jours. Sur trois cent baraques, il en reste soixante-sept. Puis j’ai vu l’étang où l’on jetait les cendres.

Au cours de ma petite expérience d’écrivain j’ai décrit bien des choses physiques. Ce sont les réalités que je connais le mieux. Mais je ne suis pas capable de mettre par écrit l’odeur qui sert de rideau d’entrée aux baraques de Birkenau. Je lance en vrac : moisissure, bois noirci, un sol qui exhale du carbone et une sueur âcre que j’ai sentie sous mes aisselles dans mes fièvres de paludisme. Mais il s’agit plus que d’une simple odeur, il s’agit d’une caresse dont s’enduisent le visage, les cheveux. J’ai marché seul dans ces baraques : partout me pénétrait un souffle dense, comme celui d’un choeur dont la voix vient tout juste de s’adoucir dans un pianissimo. Je compris l’ingénieur allemand qui, reconnaissant les lieux, dit : ici. La plaine de Haute Silésie avec ses marécages contenait le silence de la fièvre qui absorbe les bruits et les éteint.. L’ingénieur pensa à l’eau, au carbone, aux trains, mais il pensa surtout aux cris. Les cent quarante-cinq hectares de Birkenau en engloutirent des millions.. Fin 44 encore, la guerre assurément perdue, les fours accueillirent les juifs de Hongrie, le dernier chef d’oeuvre de ratissage de l’Obsturmbannführer Adolf Eichmann.

Le groupe s’était lui aussi dispersé, certains marchaient entre les baraques où furent enfermés les tziganes, d’autres dans les camps des femmes. Ils se croisaient en silence, sans le moindre signe, chacun avec ses pensées en tête, avec ces cris : Mir viln nisht shtarbn, nous ne voulons pas mourir. Les enfants du ghetto de Lodz n’y sont plus. Il y a leur cri dans cette langue yiddish qui fut parlée par onze millions de personnes en Europe de l’Est et qui aujourd’hui résiste dans quelque banlieue et chez quelque grand-mère. Elle n’a même pas pu donner un nom bien à elle, un de ses propres mots à l’extermination : « holocauste »n’est pas un mot à elle, pas plus que shoa. Ce qui lui appartient c’est seulement la chair qui a noirci le ciel ou qui a explosé des fosses communes de Birkenau avant que ne fonctionnent les fours.

Je revins en Italie et n’écrivis pas une ligne. Je me procurai une grammaire, un vocabulaire de yiddish et je commençai. Aujourd’hui je lis lentement des pages d’Isaac Singer dans cette langue-mère brûlée. Un jour elle renaîtra, cela commencera sûrement par les chansons, et alors il y aura un Napolitain, au moins un, pour les chanter.

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